Noces de Fer : 41 ans de mariage. Kiruna, le déménagement XXL.

Publié le 6 Décembre 2014

La ville de Kiruna (Norrland - Suède) - Photo Johan Arvelius

La ville de Kiruna (Norrland - Suède) - Photo Johan Arvelius

Les récents évènements météorologiques nous ont rappelé combien les installations humaines sur le littoral sont sujettes aux risques. De plus en plus, nous parlons de déménagements purs et simples. Que ce soit sur le littoral des côtes d’Albâtre ou d’Opale jusque sur les littoraux sableux d’Aquitaine, il est désormais question de relocaliser les activités humaines plus à l’intérieur des terres. Il y a eu des précédents, comme pour le phare du Cap Hatteras, aux USA, qui fut déplacé de plusieurs dizaines de mètres devant le recul de la plage qui lui faisait face.

Nous parlerons aujourd’hui d’un autre type de déménagement, lié, lui, à l’exploitation des ressources naturelles.

Les plus anciens d’entre nous se rappelleront du cri de victoire (prématuré) qui avait été lancé par Paul Reynaud, alors Président du Conseil, le 16 avril 1940 : « La route du fer suédois est coupée ».

Nous connaissions la route de la Soie, ou celle de l’Ambre, mais celle du Fer… Il faut dire que ce métal gris, sans éclat particulier, qui a la malheureuse habitude de rouiller, n’est pas le plus attirant qui soit. Et pourtant, ce doit être l’un des plus utiles dans notre civilisation qui en est toujours, stricto-sensu, à l’âge du Fer (et des plastiques, du bois, du pétrole… la liste est longue).

Revenons dans le contexte, à la fois géographique et historique. Paul Reynaud lance ce cri de victoire alors que les Allemands ont envahi une semaine plus tôt la Norvège. Norvège, ou Suède ? Norvège, oui, le pays le plus occidental de la péninsule scandinave1, qui a plus de 20 000 km de côtes le long de la Mer du Nord.

Pourquoi l’Allemagne d’Hitler, après une guerre éclair contre la Pologne (qui a dû également combattre les Soviétiques suite au pacte signé le 23 août 1939 entre les deux dictatures), a-t-elle lancé ses troupes vers le Nord, en envahissant au passage le Danemark ? Pour deux raisons. La première est d’offrir à la Kriegsmarine, la marine de guerre allemande, un « balcon » vers la Mer du Nord. Durant le Premier Conflit Mondial, la Royal Navy avait réussi à maintenir la Hochseeflotte (Flotte de Haute Mer) de la Kaiserische Marine (Marine Impériale) dans ses ports. La seule sortie des Allemands s’était soldée par un match nul au large du Jutland.

Il s’agissait alors, en 1940, de déborder la Royal Navy et la contraindre à maintenir une forte flotte au Nord de l’Ecosse. Les fjords norvégiens, dans l’esprit des stratèges allemands, devaient être de bonnes bases pour les sous-marins de Dönitz.

Evidemment, certains pourraient rétorquer qu’une côte accessible seulement durant l’été est seulement à moitié utile. Et c’est là que la géographie est importante : grâce au Gulf Stream (plus exactement la Dérive Nord-Atlantique) , la côte norvégienne est libre de glaces durant toute l’année. A la même latitude, à l’Ouest, le courant froid du Labrador favorise la formation de la banquise, le Saint-Laurent est gelé, et les icebergs descendent loin au sud. On en a fait un film d’ailleurs…

Et la seconde raison ? Le Fer, tout simplement. Non pas que la Norvège en produise beaucoup, mais son port de Narvik, au nord du Cercle Polaire, est justement le point d’exportation hivernal du minerai de fer suédois.  La ville a d’ailleurs été créée pour cela, en 1887, alors que le pays faisant encore partie du Royaume de Suède (il deviendra indépendant en 1905). À cet endroit, le territoire norvégien, très allongé, n’est large que de 6 km ! Et le port est le terminus de la « Malmbanan » (chemin de fer du minerai) qui part des mines de fer suédoises de Gälliväre et de Kiruna.  Quand on sait l’importance du fer dans la production d’acier et donc dans l’économie de guerre, on comprend donc tout de suite l’intérêt de contrôler cette route du fer.  La Suède était certes neutre, mais la Baltique était facilement contrôlable par l’Allemagne, il ne lui restait donc plus qu’à envahir le territoire norvégien pour s’assurer de la mainmise totale sur le minerai suédois.

Le 9 avril 1940, les Allemands attaquent donc la Norvège. Les habitants se défendent, coulant même le croiseur Blücher dans le fjord d’Oslo. Ironie du sort, l’obus qui coula le navire fut tiré par un canon Krupp… Les Alliés franco-anglais, aidés par les Polonais qui ont refusé la défaite, débarquent à Narvik. Ils s’y maintiendront jusqu’au mois de mai, lorsque le sort des armes durant la Bataille de France deviendra nettement défavorable aux Alliés.

Une bataille pour du fer. Pas n’importe lequel. Car le minerai extrait de Kiruna est de l’hématite à haute teneur en fer. Plus de 65%, rien à voir avec la « Minette » de Lorraine, qui tourne autour de 35 – 40 %. On utilise donc le fer suédois pour des aciers spéciaux, idéaux pour les blindages.  Aujourd’hui encore, le fer est une richesse importante pour cette région du Nord de l’Europe, en plein territoire Same2. Il rapporte plus encore que le bois ou l’hydroélectricité. Il faut dire que les forêts sont vastes (et encore, dès que l’altitude s’élève un peu il n’y a plus aucun arbre : sur la Kungsleden3 à 1200 m d’altitude, au col de Tjäktja, c’est un paysage alpin), mais les arbres poussent lentement. L’hydroélectricité est quant à elle dépendante du régime des cours d’eau, gelés en hiver. Le fer, lui, est abondant et accessible. Son exportation se fait en longs trains qui ont la priorité sur ceux de voyageurs (dont beaucoup de randonneurs qui se rendent à Abisko, point de départ de cette « Voie Royale » déjà citée).

 


Le Malmbanan au niveau du lac Törneträsk. Photo : Kabelleger/David Kubler www.bahnbild.ch

Le Malmbanan au niveau du lac Törneträsk. Photo : Kabelleger/David Kubler www.bahnbild.ch

Et la ville, elle, vit par et pour le fer. Pas grand-chose à y voir, si ce n’est justement cette mine. Enorme, qui s’enfonce sous terre jusqu’à 1365 m de profondeur. C’est la plus grande d’Europe, une des plus grandes du monde. Et du minerai, il y en a. Pour encore quelques décennies. Il alimente l’Europe et avant tout la Suède et la Finlande, célèbres pour leurs aciers spéciaux4. Problème : les réserves aujourd’hui accessibles se situent sous la ville, et leur exploitation menace donc la localité. Corneille aurait apprécié le dilemme : continuer ainsi, c’est tuer la ville. Arrêter l’exploitation reviendrait au même : sans mine, la ville n’a plus trop de raisons d’exister.


Les armes de la ville de Kiruna. Le fer y figure en bonne place. Le bouclier et la flèche de Mars, symbole masculin, représente en effet le fer. Ne vous rappelle-t-il pas le logo d'une marque suédoise d'automobiles ? Rappel de son passé d'aciériste.

Les armes de la ville de Kiruna. Le fer y figure en bonne place. Le bouclier et la flèche de Mars, symbole masculin, représente en effet le fer. Ne vous rappelle-t-il pas le logo d'une marque suédoise d'automobiles ? Rappel de son passé d'aciériste.

Restait la solution suivante : déménager. Oui, toute la ville. Oh, ca ne se fera pas en un WE, mais sur plusieurs années. Le planning est déjà établi, et les autorités ont prévu large : le chantier a commencé en 2009, et doit s’étaler jusqu’en 2099. Le lieu prévu ? 4 km au nord-ouest, qui regroupera à terme tous les services de la ville, y compris la voie ferrée, les routes… Une Kiruna bis.

Remarquez, ce ne sera pas le premier cas de ville qui déménagera pour faire place à l’exploitation des ressources naturelles. En Tchéquie, les autorités communistes avaient déplacé des villes comme Most (dont seule l’Eglise, en réalité, avait été déplacée, le reste ayant été rasé et reconstruit plus loin) pour permettre de continuer l’exploitation du lignite. Pour ce même lignite, des villages de la Ruhr ont disparu, tout comme certains tronçons d’autoroutes.  On dira que dans cette région les autoroutes sont un peu comme nos départementales : il y en a partout !

Une mine de lignite dans la Ruhr. Notez la taille des excavateurs.

Une mine de lignite dans la Ruhr. Notez la taille des excavateurs.

Et quand il n’y a pas de ville ? Ça attire moins l’attention, mais en réalité, tous les projets actuels font de même : on installe une exploitation, en ayant au préalable déplacé (ou supprimé) la population autochtone. On oublie seulement d’y penser, car nous en avons tous besoin, de ces matériaux indispensables à notre mode de vie. En réalité, Kiruna est une exception. Son déplacement a été planifié, prévu, étalé dans le temps. 

Une véritable aventure rendue indispensable par les liens tissés entre la ville et sa mine.

Un véritable mariage.

Des noces de fer.

 

Le Fer a tant de choses à raconter... Son origine, en premier lieu !

 

1 La Scandinavie regroupe la Suède et la Norvège. Le Danemark partage avec ces deux pays une histoire commune et des racines linguistiques, mais n’est pas scandinave au sens premier. La Finlande, quant à elle, a été longtemps possession de la Suède (sa seconde langue officielle est d’ailleurs le suédois), puis de la Russie, mais ses habitants sont majoritairement de souche finno-ougrienne. Ils parlent le finnois (et non le finlandais), qui se rapproche de l’estonien et, comme le magyar ou le basque, ne fait pas partie des langues indo-européennes.

2 On appelle officiellement les Lapons « Sami », c'est-à-dire « hommes ». Tout comme les Inuits se nomment ainsi, le mot « Eskimo » étant jugé péjoratif, car signifiant dans les langues des tribus algonquiennes du sud du Canada : « mangeur de viande crue ».

3« Voie Royale » : chemin de randonnée qui serpente à travers les montagnes suédoises, qui culminent à 2117 mètres au Kebnekaise.

4 La Finlande, vaincue par l’URSS en 1944 alors qu’elle avait rejoint l’attaque allemande de 1941 pour récupérer ses territoires conquis par les Soviétiques en 1940, dut jouer finement pour éviter une invasion pure et simple comme ce fut le cas en Europe Centrale. Une des clauses de la paix prévoyait donc la fourniture à l’URSS de produits spéciaux, comme les aciers. Ce fut l’origine de la création de la société Rautaruukki (puis Ruukki, aujourd’hui rachetée par le suédois SSAB), qui inventa notamment les aciers spéciaux pour brise-glaces.

Rédigé par Nicolas PERROT

Publié dans #Noces de Fer

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