De 14 à 15 ans de mariage, du plomb au cristal.

Publié le 21 Avril 2015

De 14 à 15 ans de mariage, du plomb au cristal.

C’est presque une métaphore : après l’année du plomb, viendrait celle, plus joyeuse, riante même, du cristal. Et en fait, c’est bien du plomb que vient le cristal.

Comme toujours, il y a derrière tout cela une histoire, qui est faite de débrouillardise et d’adaptation à certaines difficultés. C’est un cliché dans tous les ouvrages de management : on nous serine que, pour les Chinois, l’idéogramme pour désigner la « crise » (weiji) est le même que celui pour « l’opportunité ».

Allez, pour la culture, le voici :

De 14 à 15 ans de mariage, du plomb au cristal.

Dans le cas du cristal, ce n’est pas faux (qu’est ce que vous ne comprenez pas[1] ?).  En fait, c’est une tracasserie administrative qui a créé le cristal. Ah ! Si toutes les tracasseries de ce type nous donnaient tant de génie, la France déposerait beaucoup plus de brevets ! Bref… Nous allons au XVIIème siècle, en Angleterre, en 1615 plus précisément.

A cette époque, le Royaume se lance à plein dans la grande aventure maritime. Le grand combat contre l’Invincible Armada date de 30 ans auparavant, et les premières colonies américaines datent de 15 ans seulement. Mais qui veut créer une marine puissante doit disposer de bois. Un édit royal réserve donc l’usage du bois à la marine. Pour les autres usages, rien. Autant dire que cela va avoir deux conséquences liées : les industries « à feu » (verre, métal, sel dans une moindre mesure) vont devoir trouver une solution[2], et les mines de charbon naissantes vont trouver un formidable débouché.

Car c’est bien l’usage calorifique du bois qui est visé : pourquoi gaspiller une matière si nécessaire en la brûlant[3] ? Donc les verriers vont devoir utiliser de la houille. Sauf que la houille ne brûle pas comme le bois, car sa combustion entraîne une contamination du mélange que l’on porte en fusion. Il faut donc couvrir les creusets, et travailler « à l’aveugle », ce qui amène à réfléchir sur la composition des mélanges… Alors, en 1672, soit soixante ans après l’édit de Jacques Ier,  un Anglais nommé Raven pense à réutiliser une recette de Bohème, région d’Europe Centrale, aujourd’hui en République Tchèque.  Les Bohémiens arrivèrent en effet à créer un verre très dur, avec des sels potassiques. Raven, qui utilisera le corbeau comme emblème (raven = corbeau…),  pense à mélanger à la silice non pas des sels potassiques, mais du minerai de plomb, du minium, de couleur jaune.

Pourquoi du plomb ? C’est un métal qui fond à basse température. L’ajouter au mélange permet d’abaisser la température de fusion de l’ensemble. C'est-à-dire qu’on atteindra plus vite le moment où le « verre » coulera, et pour la même température, on aura un mélange plus fluide, donc plus facilement travaillé. Bonus : le plomb donne à ce mélange un éclat proche de celui du diamant, au point de tromper parfois les amateurs. D’où le nom qu’on donnera à cette invention : le cristal.

Pour l’anecdote, il n’y a pas qu’en Angleterre que les édits royaux sur le bois eurent des conséquences importantes. En Russie, au XVIIIème siècle,  la tsarine[4] Elisabeth Ière (fille de Pierre le Grand), s’inquiétant de la consommation des industries à feu autour de Moscou, ordonna à celles-ci de se déplacer de 200 verstes (un peu plus de 200 km). Un homme appelé Maltsov créa donc deux verreries, toutes deux situées à 200 verstes de Moscou : l’une à l’Ouest, à Diatkovo, l’autre à l’Est, autour de laquelle se créa la ville de Gous-Khroustalnyy, dont le nom rappelle que la principale production de la ville fut justement du cristal, toujours renommé. Aujourd’hui encore, la tradition est respectée, car la ville produit toujours du verre, y compris grâce à des investissements français dans le verre « de table », via Arc International.

 

L'histoire du cristal vous a plu ? Découvrez-en plus dans le livre !


[1] Le lecteur de ce blog aura compris que je suis un fan de Kaamelott. Pour ceux qui ne comprendraient pas l’allusion, regarder le sketch « La Botte Secrète », Saison 1 (Auteur : A. Astier)

[2] Il était à l’époque inenvisageable de délocaliser la production, le coût du transport étant prohibitif.

[3] On se pose également les mêmes questions avec l’usage qui est fait du pétrole, matière à la base de nombreux composants « nobles », mais en majorité brûlé dans nos moteurs. Eh oui, sans plastiques, essayez d’imaginer nos vies ! Ne serait-ce que la médecine…  

[4] Son décès brutal en 1762, alors que ses troupes assiégeaient Berlin, eut une conséquence inattendue. Son neveu Pierre III, germanophone et -phile, fit évacuer toutes les régions occupées et signa un traité avec Frédéric II qui n’en espérait pas tant. Le Roi de Prusse pensait même se suicider ! Il y a 70 ans, Hitler caressait le même espoir fou lorsqu’il apprit, le 12 avril 1945, le décès de Franklin Roosevelt, alors que les Soviétiques étaient à quelques kilomètres de Berlin. Pour revenir à Pierre III, autant dire que son geste fut modérément apprécié par ses troupes et ses nobles… Il sera assassiné la même année.

Rédigé par Nicolas PERROT

Publié dans #Noces de Cristal

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