58 ans de mariage, noces d'Erable, les couleurs franco-anglaises

Publié le 3 Mai 2015

Les drapeaux du Royaume-Uni et de la France, notez les proportions différentes.

Les drapeaux du Royaume-Uni et de la France, notez les proportions différentes.

Chez nos voisins (amis ?) britanniques, c’est l’effervescence suite à la naissance d’une nouvelle princesse. L’occasion pour eux de sortir et d’arborer leur Union Jack, qui n’est jamais bien loin d’ailleurs d’être affiché (alors qu’en France, afficher son drapeau est parfois vu comme un fait plus nationaliste que patriote). Avez-vous remarqué d’ailleurs que nous partageons les mêmes couleurs ? Bleu, blanc et rouge. Et pourtant, Anglais comme Français ont choisi « leur » couleur fétiche.  Rouge pour les uns, bleu pour les autres. Sauf que tout cela n’est pas aussi simple, alors, si vous le permettez, nous allons faire un détour par le drapeau à la feuille d’érable.

Le drapeau canadien, tout le monde le connaît. D’ailleurs, les Canadiens ne perdent pas une occasion d’afficher « leur » feuille d’érable, qui est le symbole du pays. Rappelez-vous j’avais raconté il y a quelques temps l’histoire de ce drapeau qui m’est cher.

Revenons un peu sur ses couleurs. Le rouge et le blanc. Pour certains, cela représentait le sang versé durant les deux guerres mondiales, encadrant le blanc du pacifisme. L’explication est en réalité  héraldique. En fait, le drapeau du Canada se décrit de la sorte : « de gueules, au pal canadien d’argent, chargé d’une feuille d’érable du premier ». Les Gueules, donc, le rouge, et l’Argent, le blanc, qui rappellent les deux premières nations européennes qui ont colonisé le pays, couleurs accordées en 1921 par le Roi Georges V.  Et c’est là que ça se corse.

Il est bien entendu aujourd’hui que le rouge représentait l’Angleterre, et le blanc, la France. Rappelons-nous que le drapeau du Roi[1] était l’uni blanc (avant que celui-ci ne devienne signe de reddition), même si ses armoiries étaient « d’azur à trois fleurs de lis d’or ». Sauf que…

Oui, sauf que le rouge n’a pas toujours été la couleur des Anglais. Lors des croisades, il fut décidé que chacune des nations participantes s’identifie par la couleur de la croix que chacun devait coudre sur ses vêtements. Aux Flamands échut le vert, aux Anglais le blanc, et aux Français, le rouge. Vous remarquerez au passage qu’il n’était nulle question du bleu, qui était pourtant, déjà, la couleur du champ de l’écu du Roi de France.

Donc, les Anglais étaient en blanc. De quand date alors leur adoption du rouge ? Tout cela commenca en 1283, et cela se fit progressivement.

De tous les drapeaux choisis par les Croisés, le plus riche en sens était la croix rouge de Saint Georges, qui fut arborée de nombreuses fois par différentes factions européennes. C'est encore l'emblème de Milan ou de Barcelone, par exemple. Or, au XIIIème siècle, la guerre faisait rage entre Gallois et Anglais, sous le règne d'Edouard Ier, dont le film Braveheart fit un portrait cruel. Lors d'une bataille en 1283, donc, le dernier prince de Galles indepéndantes, David, fut fait prisonnier et son drapeau à croix de Saint-Georges fut pris par les Anglais. Porté en triomphe deux ans plus tard, il devint emblème officiel de l'Angleterre. Ce fut la première étape du glissement vers le rouge.

Puis, à la fin du XVème siècle, il y eut une longue guerre civile, qui opposa la maison d’York à celle de Lancastre, et ces deux maisons avaient chacune une rose comme emblème. La blanche pour York, la rouge pour Lancastre.  L’histoire nous dit que c’est la rose rouge qui gagna cette « guerre des Deux Roses », et c’est la dynastie Tudor, issue de Lancastre, qui monta sur le trône.

Le rouge s’imposa alors peu à peu, car la couleur rappelait à la fois la croix de Saint-Georges anglaise face au bleu des Ecossais et la rose rouge de Lancastre. Enfin, n'oublions pas que les léopards d'or sur fond de gueules étaient l'emblème de l'Angleterre depuis Guillaume le Conquérant qui les avait apportés de sa Normandie.  De plus, l’époque était désormais à la constitution d’armées « nationales » qu’on commença à équiper d’uniformes. Or, les teinturiers anglais commencèrent également à devenir maîtres dans l’art d’utiliser la teinture écarlate qui commençait à venir d’Amérique Latine via l’Espagne, la fameuse « cochenille ».  C’est ainsi qu’au fil des décennies, les troupes anglaises se parèrent de rouge[2], surtout entre le début du XVIIIème siècle et la fin du suivant, période de la plus grande expansion de l’empire britannique.

Durant le même temps , en France, le Roi avait adopté le blanc, symbole de force et de pureté (on se souvient du « ralliez-vous à mon panache blanc » lancé par Henri de Navarre (IV)  en 1590 à la bataille d’Ivry[3]).

Voilà donc expliqués le rouge et le blanc. Et nos trois couleurs « nationales » ? Retournons vers l’Amérique, mais un peu plus au Sud. Très peu.

1774, les colonies britanniques d’Amérique se révoltent. Elles adoptent un drapeau qui reprend exactement les mêmes couleurs que l’Union Jack de la métropole. On sait que ce dernier fusionne la croix de Saint-Georges rouge sur fond blanc (Angleterre) et celle de Saint-André blanche sur fond bleu de l’Ecosse. Non, il n’y a pas trace du Pays de Galles (déjà annexé depuis le Moyen-âge, alors que le successeur d’Elisabeth Ière, Jacques VI d’Ecosse, opère la fusion des deux royaumes), ni de l’Irlande, dont la croix de Saint-Patrick rouge ne sera ajoutée qu’en 1801.

Pourquoi donc prendre les mêmes couleurs ? Et bien, selon certains, pour créer un « anti-drapeau ». Et on connait la suite. Les jeunes Etats-Unis triomphent, grâce à l’aide française il est vrai, mais aussi aux moustiques, qui déciment l’armée anglaise. De là, le drapeau étasunien devient synonyme de liberté, et ses couleurs auraient également influencé les créateurs de la cocarde tricolore arborée dès juillet 1789 à Paris.

Donc, par un glissement que seule l’histoire peut expliquer, et comme nous le rapporte le grand historien Michel Pastoureau[4], notre drapeau national ne serait peut-être pas tricolore si celui de nos voisins (et très chers ennemis héréditaires) n’avait pas été également ainsi.

Quant à celui du Canada, au final, il semblerait quand même que le rouge représente bien les Anglais. Après tout, il y a de nos jours encore beaucoup plus d’Anglophones que de Francophones dans le deuxième plus vaste pays du monde !

 

[1] Le Canada ayant été découvert par Jacques Cartier en 1534 mais colonisé réellement à partir de 1608, sous le règne d’Henri IV, par Samuel de Champlain qui fonda Québec (nom issu d’un mot algonquin qui signifie « là où le fleuve se resserre »)

[2] D’autant que le rouge avait trois avantages : il était impressionnant, facilement identifiable dans la fumée des champs de bataille (chose appréciée des généraux qui veillaient à la manoeuvre, on n’avait pas alors le souci du camouflage) et il cachait les tâches de sang.

[3] Nommée depuis Ivry-la-bataille.

[4] Bleu, histoire d’une couleur, Michel Pastoureau, Seuil, 2000.

58 ans de mariage, noces d'Erable, les couleurs franco-anglaises

Rédigé par Nicolas PERROT

Publié dans #Noces d'Erable

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