Noces de mercure, de Strasbourg à Naples, une histoire "française".

Publié le 12 Juillet 2015

La Petite France à Strasbourg, le pont tournant.  Photo Yesuitus

La Petite France à Strasbourg, le pont tournant. Photo Yesuitus

C'est l'été, et peut-être un peu moins qu'en plein mois de décembre, période du Christkindelmärik, les touristes déambulent par milliers dans les rues de Strasbourg, la "ville des routes". Il est vrai que la capitale alsacienne a de nombreux atouts à faire valoir. Même s'il n'y a pas la mer, il y a une histoire deux fois millénaire, des bâtiments européens, un fleuve historique,  une cathédrale gothique de toute beauté, un quartier "allemand" qui est le plus grand exemple d'architecture wilhelminenne (1890 - 1914) encore debout1 et, le "clou" : la Petite France.

Strasbourgeois, circulant à vélo, je me fais souvent arrêter par des touristes demandant "La Petite France". Donc je leur indique et parfois leur pose la question : "Savez-vous d'où vient ce nom ?" Et je vous pose la question. Qu'est ce qu'il y a de français dans ce petit quartier bâti sur des îles, traversé de canaux et d'un bras de l'Ill, LA rivière alsacienne (qui a donné son nom à la région, d'ailleurs...), avec ses maisons à colombages ? Rien en fait. Sauf qu'au XVIème siècle, on y avait installé un hopital de vérolés, c'est à dire de malades atteints de la Syphilis. Or, cette maladie vénérienne (de Vénus, déesse de l'amour, dont le symbole est le cuivre) était appelée, dans cette ville faisant alors partie politiquement et culturellement de la sphère germanique2, le "Mal Français". 

D'où le nom "Petite France", un peu ironique on le voit, et surtout honteux. Car on apprend vite que la syphilis, maladie honteuse s'il en est (on avait vite compris comment elle s'attrapait !), était souvent nommée en "l'honneur" de ses voisins. Ainsi, les Russes l'appellaient "mal polonais" et pour ces polonais, c'était le "mal russe". Quant aux Français, ils l'appelaient "Mal Napolitain".

Eh bien oui. Nos vaillants soldats avaient suivi leurs souverains qui, à la fin du Moyen-âge, s'en étaient allés guerroyer en Italie. On en ramena la Renaissance mais également la Syphilis, dont on pense qu'elle fut pour la première fois contractée par des Français dans la belle ville de Naples qu'ils occupèrent brièvement3. Celle-ci appartenait à l'époque à l'Aragon, dont les navires venaient de découvrir l'Amérique. Et comme l'Europe avait apporté au "Nouveau Monde" la variole, par un sinistre échange, elle en récupéra la syphilis. Maladie de marins, puis de soldats et de prostitués, la syphillis essaima alors en Europe, et se retrouva affublée de ces appelations qui visaient à accuser ses voisins.

Et le mercure dans tout cela ? Ce métal particulier, liquide à température ambiante, fut très tôt affublé de pouvoirs en tout genre, dont celui de guérir ce qui semblait incurable. Même Paracelse utilisait et recommandait ce remède, qui fut utilisé, me permettez-vous l'expression, à "toutes les sauces". En onguent, en friction, en "vapeur" même (le malade se mettant dans une sorte de "sauna individuel" où il baignait dans une fumigation mercurielle. On savait le métal anti-parasitaire (Agnès Sorèl, au siècle précédent, essyait de soigner sa parasitose intestinale de la sorte, elle en mourut), et sa toxicité plaidait en sa faveur. Et puis les malades étant forcément "fautifs", c'était également un moyen pour eux "d'expier" leur faute dans leur chair.

Au bout du compte, et à mesure que la science progressait, on élimina le mercure de la gamme des traitements contre la vérole. Mais il fallu attendre le siècle dernier pour trouver véritablement des traitements efficaces contre cette maladie aux multiples symptômes, et qui pouvait mener à la folie.

Aujourd'hui il semblerait que la syphilis n'ait plus la même image auprès de nos contemporains. Elle est devenue un sujet de curiosité, d'anectode (la preuve, cet article). Malheureusement, la recrudescence des autres maladies vénériennes, le HIV en tête, nous confirme que la prudence n'est pas autant de mise qu'il ne devrait.

Cela dit, que cela ne vous empêche pas de profiter d'une balade romantique au gré des ruelles et des canaux de la Petite France.

Strasbourg vous attend !

 

 

 

 

1 Les autres exemples, bâtis sous le règne de Guillaume II, à la "Belle Epoque" allemande, ayant souvent disparu lors des bombardements de 1940-45.

2 L'Alsace fut rattachée à la France en 1648 par les traités de Westphalie mettant fin à la guerre de Trente Ans. Strasbourg fut annexée par Louis XIV suite à sa politique de "réunions" (à la France...) en 1681. En cela, elle est française depuis plus longtemps que la Savoie et Nice, rattachées en 1860 seulement.

3 Les Français revinrent plus tard. Murat, le beau-frère de Napoléon Ier, fut Roi de Naples durant quelques années. Peu de temps, mais qui suffit aux Français à changer la ville. Un jour, je visitai un joyau de l'Art Baroque : Santa Maria de la Sanita. Un joyau dans un quartier aujourd'hui pauvre. En arrivant dans le cloitre, le guide nous expliqua que la pile du pont qui défigurait l'édifice était une création des Français. On me regarda avec un drôle d'air. Car il faut savoir que le quartier se trouve dans une vallée, et que l'ancienne voie passant entre les deux palais royaux de la ville empruntait la vallée, ce qui, du coup, alimentait toutes sortes d'activités. Eh oui, le passage d'équipage sompteux attirait tout un monde d'artisans et autres. Sauf que les Français, avec leur esprit cartésien qu'on leur connaît, décidèrent de couper court et construisirent un pont. Un hommage à la ligne droite, avec une pile détruisant des siècles d'histoire, et déjà le syndrome TGV : comme les villes délaissées par le train aujourd'hui, le quartier, coupé de la circulation qui passait désormais sur le pont, se paupérisa et devint l'un des plus mal famés de la ville...

Rédigé par Nicolas PERROT

Publié dans #Noces de Mercure

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