De porcelaine et de bronze, le temps brisé de l'innocence

Publié le 21 Septembre 2016

Entrée d'Oradour-sur-Glane / Photo Denis Nilsson

Entrée d'Oradour-sur-Glane / Photo Denis Nilsson

Aujourd'hui le temps n'est pas à rire ou à célébrer la beauté. Je ne sais pas si ce qui suit m'a choqué parce que j'ai une relation particulière à cette histoire, mais vous jugerez par vous-même.

Enfant, j'habitais en Lorraine. A l'âge de 8 ans, j'emménageai dans un village proche de celui de Charly-Oradour, que connaissent bien ceux qui empruntent l'A4 près de Metz : c'est le nom qui a été donné à une aire de repos. Ce village, avant la guerre 1939-1945, s'appelait simplement Charly. En septembre 1939, suivant en cela un plan défini depuis plusieurs mois, le village fut évacué en prévision des combats. Il avait en effet été prévu, au déclenchement du conflit, que les populations proches des futures zones de combat, et notamment de la Ligne Maginot1, seraient déplacées à l'abri, au plus loin de ces endroits, dans le Sud-Ouest de la France. Ainsi, Strasbourg ne compta en décembre 1939 plus que 500 habitants, destinés à maintenir la ville. Les localités alsaciennes et mosellanes se retrouvèrent ainsi "jumelées" de fait avec des villes et villages du Sud-Ouest. Aujourd'hui encore, ces liens perdurent par des jumelages officiels.

Ainsi, les habitants de Charly furent évacués à Oradour. Il restait alors 44 lorrains dans ce village en ce jour funeste du 10 juin 1944. C'est donc une histoire que je côtoie depuis longtemps, depuis près de 30 ans, donc. Et ce qui est arrivé à ce village de Haute-Vienne a une connotation particulière en Alsace où je vis car, parmi les soldats SS de la division "Das Reich" qui commirent ce crime, étaient plusieurs Alsaciens-Mosellans incorporés de force, appelés aussi "Malgré-nous".  Cela nécessiterait un article en soi, revenons à ce qui me choqua à Oradour.

Je l'ai visité enfin cet été, en revenant du Sud-Ouest, avec mes deux grands enfants et la petite dernière. Ce fut une visite émouvante, vous vous en doutez. Un village figé dans le temps (avec un côté intéressant aussi sur le fait que ce bourg comptait pratiquement un commerce à chaque porte, alors qu'aujourd'hui les villages sont quasiment sans activités), des ruines et quantité d'objets laissés sur place. J'en viens au titre de mon article : ce que j'y ai vu de plus poignant, ce sont peut-être les encriers de porcelaine récupérés dans les écoles, et la cloche en bronze de l'église. Celle-ci, emplie des femmes et des enfants, fut incendiée. La chaleur fut si intense, que la cloche fondit. Elle est là, encore, témoin silencieux de la barbarie.

Et ce qui me choqua, donc ? Ce fut de voir certains des touristes présents là (oui, on parle alors de touristes, pas de pélerins ou de recueillants) qui s'évertuaient à prendre des poses photogéniques sur ou à côté des carcasses abandonnées des voitures. "Allez, mets-toi un peu mieux sur la voiture. Regarde comme elle est classe. Ca fera une superbe photo. Un superbe fond d'écran pour mon PC". Mais, quand même, on parle là d'un cimetière ! Pas d'une attraction touristique ! Si même un lieu si chargé d'histoire devient une annexe d'un parc d'attraction, où va-t-on ?

Est-ce un manque de culture ? Pourtant, en entrant sur le site, on est forcément passé par le centre de la mémoire, qui explique que les ruines ont bien été causées par des êtres humains, et non par une tornade, et que dans ces ruines ont péri plusieurs centaines de personnes. Un peu de décence, tout de même !

Peut-être effectivement suis-je vieux jeu. Tout ça c'est du passé, non ? Au moins il nous reste de quoi faire des photos super, vintage (trop top, la peugeot 203 toute rouillée). Et puis c'est sûr qu'on arrivera bien, pour le fond d'écran du PC familial, à faire un beau cadrage d'un "Arbeit Macht Frei", de barbelés d'un camp de concentration, et puis une photo d'un bloc du Struthof sur fond de ligne bleue des Vosges, voilà un beau sujet !

Et vous, pensez-vous qu'il y a matière à s'indigner ?

 

1. J'en profite ici pour détruire un mythe tenace : la Ligne Maginot n'a pas "servi à rien". Servie par des équipages formés et courageux, ses forts ont brillamment tenu face à l'attaque, et ont très bien résisté aux formidables bombardements mis en œuvre (notamment celui du Schoenenbourg, en Alsace du Nord). A l'exception d'ouvrages isolés, elle ne s'est rendue qu'après l'armistice de juin 1940. Contrairement aux lois de la guerre, ses combattants invaincus ont été emmenés en captivité, les Allemands sachant pertinemment que de tels soldats, souvent spécialistes, auraient pu constituer les cadres de mouvements de résistance. L'échec de la Ligne tient plus à la non-prévision par le haut-commandement français de l'attaque par Sedan. Comme quoi la leçon de 1870, de 1914 n'avait pas été apprise.

Rédigé par Nicolas PERROT

Publié dans #Noces de Bronze, #Noces de Porcelaine

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