Légère et chère, la soie montre le chemin des airs

Publié le 28 Mars 2017

Un biplan Wright Modèle B

Un biplan Wright Modèle B

C'est un fait bien connu de tous les logisticiens, et quelque part, le bon sens de chacun nous le fait comprendre : le fret aérien n'est pas donné à tous et ne va pas être utilisé pour n'importe quoi. Si des raisons marketing font arriver le beaujolais nouveau par avion au Japon, il va être compliqué de justifier l'envoi de minerai de fer d'Australie aux hauts-fourneaux de Chine. Cependant, même des pièces lourdes mais chères pourront être convoyées (à grand frais) par avion, surtout si ces pièces manquent sur une chaîne de production. Quand on sait que la minute d'arrêt de chaîne peut se chiffrer en dizaines de milliers d'euros, on comprend que le "luxe" du transport aérien est parfois justifié. On a vu des fournisseurs faire livrer des pièces par hélicoptère pour débloquer une production...

Il parait donc évident que pour le tout venant, même pour les grandes distances (par exemple entre Asie orientale et Europe), le bateau sera préférable. Le temps de trajet est relativement standard, hors fortune de mer, et vous pouvez même suivre en temps réel le vaisseau qui transporte les jouets de Noël de vos enfants (si bien sûr vous arrivez à connaître son nom !) Comptez quatre semaines entre Shangaï et l'Europe. A quelques jours de moins si le port de destination est en Méditerranée, un peu plus si c'est Le Havre ou Anvers. On a quand même fait des progrès depuis la course du Thé des années 1860 !

Mais il était inévitable que l'avion naissant allait s'octroyer une place dans le transport de marchandises. Si on revient au temps des Clippers, la vapeur était déjà un progrès sensible : elle permettait de s'affranchir du vent, et offrait ainsi la possibilité d'instaurer un service régulier. Information capitale lorsque vous devez servir des clients ! Ainsi, les vapeurs prirent des parts de marché sur les routes les plus denses, transportant les denrées les plus couteuses, les plus fragiles, comme le Thé, justement. Ah ! combien de tonnes de charbon furent brulées pour permettre aux palais anglais de gouter le thé des Indes ! Car à l'époque, la plus grande partie du tonnage (un tiers en 1914 !) était britannique. Les voiliers furent peu à peu relégués aux lignes plus excentrées, moins rentables, moins glorieuses. On vit ainsi Cutty Sark, clipper du Thé, transporter ensuite de la Laine d'Australie, puis, suprême injure, du guano du Chili. Si, si, comme l'explique fort bien le Capitaine Haddock (Archibald de son prénom) aux Dupondt (Le Temple du Soleil), nous parlons d'excréments d'oiseaux, accumulés sur certaines côtes ou îles, devenus un engrais précieux avant que la chimie ne mette au points ceux de synthèse.

Si on reste dans cette logique du produit de luxe, alors la Soie a toute sa place. Nous savons tous combien cette étoffe est à la fois particulière, douce, chatoyante, et donc recherchée. C'est à dire chère. Il n'en fallut pas plus pour que dès 1910, une compagnie étasunienne, le Home Dry Goods Store, perçoive tout le bénéfice "marketing" qu'on pouvait tirer de l'aviation naissante. Rappelons-nous que le premier vol (celui des frères Wright) avait eu lieu en 1903. Et c'est précisément à bord d'un biplan Wright modèle B similaire à celui qui est montré sur la photographie ci-dessus que le premier fret aérien a été transporté. Il s'agissait de rouleaux de soie qui furent amenés de Dayton à Colombus, deux villes de l'Ohio distantes d'un peu plus de cent kilomètres. Un saut de puce, quoi, mais qui allait démontrer que l'aviation n'était pas qu'un hobby pour riches. Mais un saut de puce payé 5 000 dollars de l'époque (soit quand même plus de 120 000 dollars actuels) . Après le fret, il y eut des passagers. Dans le même temps, les états-majors s'aperçurent que l'engin pouvait avoir son utilité, pour prendre de l'altitude (les Français ayant déjà expérimenté la chose avec des ballons captifs), et pourquoi pas tirer sur l'ennemi d'en haut. 

Mais la paix revenue après la grande hécatombe de 1914-1918, le mouvement allait s'accélérer, et aujourd'hui, quand vous prenez l'avion, pensez à ces hardis pionniers. Et quand vous déballerez votre nouveau chouchou électronique qui aura très certainement voyagé en avion (objet léger et cher, avec obsolescence programmée, tous les critères réunis pour prendre l'avion plutôt que le bateau), vous mesurerez à quel point du chemin a été parcouru depuis ce saut de puce du 7 novembre 1910.

 

Chargement d'un MD-11 de Lufthansa Cargo.Photo LCAG - Wikimedia Commons.

Chargement d'un MD-11 de Lufthansa Cargo.Photo LCAG - Wikimedia Commons.

Rédigé par Nicolas PERROT

Publié dans #Noces de Soie

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